La vie communautaire

Importance 

 

Il est vrai, en un sens, que la vie communautaire est une grande pénitence[1]. Il est également vrai que, si en mathématiques un plus un font deux, dans la vie communautaire, un homme et un autre homme font plutôt deux mille. Mais un homme avec un autre grandit en force et en valeur, la peur disparaît, et il échappe à tout piège.

 

La beauté et les biens de la vie fraternelle en commun sont beaucoup plus grands que ses difficultés : Ah ! Qu’il est bon, qu’il est doux pour des frères d’habiter ensemble ! (Psaume 133,1).

 

C’est précisément par la vie fraternelle que nous sommes tous unis dans le Christ : vous êtes tous un en Jésus-Christ (Gal 3,28) comme une famille religieuse particulière. Cette vie fraternelle doit être de telle sorte qu’elle soit pour tous une aide mutuelle dans l’accomplissement de la vocation personnelle de chacun. Par cette communion fraternelle[2] enracinée et fondée sur la charité, les membres doivent être un exemple de réconciliation universelle dans le Christ. Disons que nous devons être comme une « Eglise domestique »[3].

Essence

 

Dans nos communautés, nous devons vivre ce qui est l’essence du Royaume que Jésus Christ a inauguré sur la terre : Le Royaume de Dieu… est justice, paix et joie dans l’Esprit-Saint (Rm 14,17). Des choses qui s’identifient avec la sainteté, et qui, en définitive, rendent nos communautés authentiques. Quand cette sainteté n’est pas présente, il n’y a pas de loi ni de supérieurs qui puissent éviter la désagrégation. Comme disait Saint Pie X : « Là où manque la sainteté, il est inévitable que la corruption entre »[4].  

 

La Justice

 

Nous voulons que la justice, qui donne à chacun ce qui lui est dû, brille dans nos communautés. Elle rend à Dieu la latrie, au supérieur la vénération et l’obéissance, aux égaux le respect, aux inférieurs le service, et à tous la charité selon la juste mesure, vertu si belle que ni la lumière de l’aurore ni la douceur du crépuscule ne peuvent lui être comparée. Le pape Jean Paul II rappela que pour Saint Grégoire le Grand, la justice est « l’ordre de Dieu dans le monde ; elle implique que toutes les choses humaines, des plus petites jusqu’aux plus grandes, soient ordonnées selon la volonté et la loi de Dieu, que l’homme ne soit pas déformé par le péché, mais façonné à l’image de Dieu »[5].

 

La joie.

 

A propos de la joie comme fruit de l’Esprit Saint et effet de la charité, il faut faire en sorte par tous les moyens « que tout se passe dans la maison de Dieu sans causer à personne ni trouble ni tristesse »[6].  Il est donc absolument essentiel de vivre la charité fraternelle : Par amour fraternel, soyez pleins d`affection les uns pour les autres (Rm 12,10) « supportez avec une patience parfaite leurs infirmités, soit qu’elles soient dans le corps, soit qu’elles soient dans l’esprit ; et qu’ils se rendent à l’envi une obéissance exacte. Que nul ne fasse ce qu’il croit lui être bon, mais ce qu’il juge être utile à son frère : qu’ils se donnent entre eux des marques d’une amitié toute chaste et toute pure ; qu’ils craignent Dieu ; qu’ils aiment leur Abbé (leur supérieur) d’un amour humble et sincère ; et qu’ils ne préfèrent jamais rien à Jésus-Christ, auquel il plaise de nous accorder à tous tant que nous sommes, l’éternité de ses Saints»[7].

 

Nous devrions vivre la charité fraternelle de telle sorte que celui qui nous voit vivre puisse dire : « Voyez comme ils s’aiment et comme ils sont prêts à mourir les uns pour les autres »[8], ou, comme on disait aussi des premiers chrétiens, « ils s’aiment avant même de se connaître »[9]. Il ne faut pas croire que ceci est une utopie, comme on a déjà pu l’entendre dire. Nous devons avoir la ferme intention de toujours vivre la charité, malgré le fait qu’il puisse y avoir defaux frères[10] qui se glissent parmi nous pour épier la liberté que nous avons en Jésus-Christ (Gal 2,4), qui semblent être avec nous, mais qui ne sont pas des nôtres[11]. La charité ne périt jamais ! (1 Cor 13, 8). On devrait pouvoir écrire la biographie de chacun de nous en remplaçant le mot « charité » par notre propre prénom dans l’hymne de saint Paul aux Corinthiens, dans lequel il décrit avec deux caractéristiques générales, huit remarques négatives et cinq positives, ce que doit être l’amour fraternel. La charité est patiente, elle est bonne ; la charité n’est pas envieuse, la charité n’est point inconsidérée, elle ne s’enfle point d’orgueil ; elle ne fait rien d’inconvenant, elle ne cherche point son intérêt, elle ne s’irrite point, elle ne tient pas compte du mal ; elle ne prend pas plaisir à l’injustice, mais elle se réjouit de la vérité ; elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout (1 Cor 13, 4-7). « L’amour est formellement la vie de l’âme, comme l’âme est la vie du corps »[12].

 

La paix

 

La Paix est également le fruit de l’Esprit Saint et l’effet de la charité, parce que, par elle, nous ordonnons à Dieu toute notre affectivité, et cet ordre implique la paix. Les âmes dissipées ne se laissent pas guider par l’Esprit Saint, et ne vivent pas, par conséquent, dans la paix du Christ. Cette paix est l’une des nombreuses grâces que notre Seigneur a données au monde par l’effet de sa Passion rédemptrice : Dieu a voulu… réconcilier tout avec lui-même tant ce qui est sur la terre que ce qui est dans les cieux, en faisant la paix par lui, par le sang de sa Croix (Col 1,19-20).

 

Cette paix intérieure est atteinte quand l’homme met fin au combat intérieur dû à la lutte entre la chair et l’esprit[13], ou à la lutte, dans la volonté, entre deux amours contraires.

 

Il existe une fausse paix : c’est celle qui se cache dans un bien apparent, ou que l’on obtient par n’importe quel moyen en faisant notre propre volonté.  La vraie paix ne sera parfaitement vécue que dans la Patrie céleste ; sur cette terre, elle est imparfaite et pourtant nous pouvons la conserver, même au milieu des plus grandes contrariétés, des plus grandes tribulations et des plus grandes tragédies, selon l’exhortation de l’Apôtre : Ne soyez inquiets de rien, mais, en toute circonstance, dans l’action de grâce priez et suppliez pour faire connaître à Dieu vos demandes. Et la paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer, gardera votre cœur et votre intelligence dans le Christ Jésus (Phil 4, 6-7). Cette paix est conquise en faisant que le poids de nos âmes soit l’amour, poids par lequel notre cœur est poussé vers ce qu’il aime : « Mon poids, c’est mon amour »[14]. C’est quand l’amour est placé dans le Christ que se trouve la paix, parce qu’en Lui se fonde toute chose : toutes choses ont été créées par lui et pour lui … en lui toutes choses subsistent (Col 1, 16-17). La paix doit être recherchée à l’intérieur de nous, non à l’extérieur pendant que nous nous encombrons de préoccupations inutiles et nous remplissons le cœur d’amertume contre tout ce qui nous entoure. En effet, la paix de notre âme ne dépend pas de la suppression d’obstacles extérieurs mais de la disparition de l’attirance au péché : D’où viennent les guerres et les luttes parmi vous ? N’est-ce pas de vos passions qui combattent dans vos membres ? (Jacques 4.1). La paix doit être recherchée en nous-même, parce que Dieu est en nous : « vous étiez intérieur à l’intimité, supérieur aux sommités de mon âme »[15].


[1] F. CERVÓS, Vida del angélico joven San Juan Berchmans, Madrid 1920, p. 150 : “Mea maxima poenitentia vita communis”.

[2] 1 P 1, 22.

[3] LG, 11.

[4] Saint Pie X, Exhortation au clergé catholique Haerent animo, 4 août 1908, 5.

[5] Saint Jean Paul II, Homélie en la solennité de la Pentecôte, Visite pastorale à Salerne, 26 mai 1985, 1: OR (07/07/1985), p. 7.

[6] Saint Benoit. Sainte Règle, XXI, 19.

[7] Saint Benoit, Sainte Règle, LXXII, 1-12, 122.

[8] Tertullien, Apologétique, ML 1,534

[9]  Minucius Félix, Octavius, ML 3,289.

[10] 2 Cor 11, 26.

[11] 1 Jn 2, 19.

[12] Saint Thomas d’Aquin, S. Th., II-II, 23, 2, ad 2.

[13] Mt 26, 41.

[14] Saint Augustin, Confessions, 13, ch., 9, 10.

[15]Saint Augustin, Confessions, 3, ch., 6, 11.

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